Tard le soir, quelque part dans la cité de l’Aurore, en Oryenna.
Personne ne semblait savoir d’où venait cette mystérieuse humaine, elle-même paraissait l'avoir oublié depuis fort longtemps. Certains prétendaient qu'elle avait été l'une de ces bâtardes dont personne n’avait voulu. D'autres affirmaient qu'elle n'avait simplement pas été chanceuse. Quoi qu'il en soit, Ezabelle n’en croyait pas le moindre mot … du moins, plus maintenant.
Ce moment, elle se l’était imaginé des milliers de fois. Par ailleurs, jusqu’à l’arrivée fatidique de celui-ci, elle avait vécu à travers une source de frustrations et d’angoisses qui lui avait semblé être inépuisable.
Malgré tout, le temps d'un premier instant s’était voulu être suffisant. Dès lors, elle avait su que sa destinée venait d'être modifiée pour toujours. Elle était à présent libérée d'un quelconque espoir au sujet d'une possible rédemption ou d'une future guérison. Ce même espoir qui l'avait tant paralysé dans ses actions et ses pensées depuis ce funeste jour où les premiers symptômes de son futur handicap avaient commencé à se manifester.
Déjà quelques semaines s’étaient écoulées depuis ce moment, et ce soir-là, Ezabelle écoutait passivement le crépitement du bois qui brûlait au gré des flammes. La jeune humaine était pensive et à vrai dire, elle se sentait soulagée de constater que les détails de son ancienne vie lui apparaissaient de plus en plus flous depuis que l’abîme l’avait envahie. Étrangement, ce changement lui convenait. Étais-ce peut-être parce qu’il lui semblait plus facile de continuer d’avancer sans avoir à ressentir de quelconques regrets provenant de son passé ? Ou encore … Elle l’ignorait. Malgré tout, la jeune humaine était ravie des progrès qu’elle avait réussis à accomplir au cours des dernières semaines. Alors qu’elle avait appris à accepter sa nouvelle condition ainsi qu’à se mouvoir dans l’espace, elle avait même été surprise de la dextérité dont elle pouvait faire preuve et ce, sans rien y voir.
Ezabelle écoutait toujours le bruit du bois qui grésillait en brulant lorsqu’une personne s’assit à proximité d’elle. D’une voix plutôt rauque et sotte, l’individu la salua d’un vulgaire :
- « Bonsoir, ma jolie … »
Instinctivement, elle se tourna dans la direction de l’homme face à elle, rompant du même coup le flot de ses pensées profondes. La jeune humaine se concentra à présent sur celui-ci et elle remarqua qu’une odeur soutenue d’houblon et d’orge semblait émaner de ce dernier. Elle soupira, il lui apparaissait plus que probable qu’elle venait de se faire aborder par un ivrogne sans manière en quête de compagnie. De nature plutôt avisée, Ezabelle savait qu’elle ne devait absolument pas s’éterniser avec celui-ci si elle souhaitait s’éviter certaines complications. Tandis qu’elle lui sourit poliment et qu’elle s’apprêtait à se lever afin de se diriger vers une ruelle où elle pourrait se retirer discrètement, l’ivrogne venait d’agripper solidement l’une de ses mains. Instinctivement, elle avait tenté de se dégager sans le moindre succès. Alors paniquée, son pouls s’était spontanément emballé et sa mâchoire s’était crispée, lui interdisant d’émettre le quelconque signe de protestations verbales. Prise au piège à l’intérieur de son enveloppe charnelle, Ezabelle cherchait désespérément un moyen afin de se sortir de ce bourbier sans grand succès. L’homme s’était maintenant rapproché d’elle et elle sentait à présent la seconde main de celui-ci qui glissait doucement sur sa jambe. Il s’était empressé d’ajouter :
- « On dirait que tu as envie de jouer, ma jo… »
Le murmure d’une somptueuse mélodie s’était fait entendre, interrompant un court instant, l’intempérant qui semblait être désarçonné sous l’effet de la musique.
- « …lie ? »
Une seconde salve musicale résonnait et à présent, alors qu'Ezabelle remarquait que l’ivrogne semblait être en total état de transe, elle se découvrait elle-même étrangement détendue bien qu’elle se trouvait dans une situation plus que très désagréable. Subitement, l’envoutante musique avait cessée. Tandis qu’elle tentait de reprendre possession de son corps, elle découvrait avec étonnement que la totalité de ses membres externes paraissait avoir été paralysés par l’étrange mélodie. Par ailleurs, la jeune humaine avait aussi été surprise de remarquer que le battement de son cœur semblait être en parfaite harmonie avec le reste de son être. À vrai dire, un observateur externe aurait sans doute cru que le temps avait interrompu sa course puisque Ezabelle et l’ivrogne étaient aussi immobiles que de statues de pierres.
L’humaine cherchait toujours un quelconque moyen de se sortir de cette situation, lorsqu’elle perçu de tranquilles vibrations qui semblaient se rapprocher d’elle. Subitement, tandis qu’un fracassant choc avait retenti, l’ivrogne s’était envolé pour terminer bruyamment sa course à proximité d’elle. Un nouvel individu s’était alors approché d’elle avant de lui souffler quelques mots à l’oreille d’une voix masculine singulièrement douce et légère :
- « Eza … ? … Ezabelle … ?! C’est bien toi …?!»
La tonalité de cette voix. Il lui semblait l’avoir déjà entendu, mais où ? Ezabelle l’ignorait … Peut-être, était-ce l’un de ces curieux elfes dont elle avait déjà entendu parler ? Elle n’en était pas certaine. Après une légère pause, l’humanoïde avait continué à converser, seul :
- « Oh… Qu’est-ce je suis désolé de mon retard Eza … Il y avait le maître... et … »
L’individu s’était alors arrêté le temps d’un bref instant, avant d’ajouter d’une voix remplie d’inquiétude :
- « Ezabelle ? Ca va ? »
La jeune humaine qui s’était tout d’abord concentré sur la tonalité de la voix de l’individu, remarquait à présent que ce dernier semblait la connaitre, du moins, que celui-ci était assez renseigné sur elle pour connaître son prénom. Qui pouvait-t-il être ? Puis, ce dernier avait à nouveau ajouté :
- « Erf … Qu’est-ce que je suis encore étourdi … J’oubliais encore … »
Dès lors, l’humanoïde lui avait délicatement soufflé quelques mots à l’oreille dans une langue qui lui était inconnue. Ezabelle avait alors ressentit un étrange flux d’énergie qui envahissait tranquillement son corps. La totalité de ses membres s’était tout d’abord raidie, avant de promptement se relâcher. Doucement, la jeune humain recouvrait passivement la maitrise de son corps. Bien qu’elle se sentait soulagée de retrouver possession de ses membres, elle découvrait que ces derniers étaient soit engourdis ou soit endoloris ce qui l’empêchait de savourer pleinement de sa liberté réacquise. Malgré tout, elle se devinait en meilleure posture que l’ivrogne qui semblait toujours être paralysé. Elle se concentrait alors sur son bienfaiteur sauveur en se tournant dans sa direction. Celui-ci venait de la prendre doucement dans ses bras lorsqu’elle réalisait qu’elle était plus qu’éreintée et tandis qu’elle tentait de lutter vainement contre l’épuisement, elle se sentait sombrer tranquillement vers le monde des songes.
...
Épuisée, Ezabelle dormait depuis de très nombreuses heures. Inconsciemment, elle se savait dérangée par certains facteurs ambiants anormaux. À plusieurs reprises, elle s’était sentie gênée par la précarité du sol où elle était allongée ainsi que par l’étrange vacarme qui semblait évoluer à proximité d’elle.
Au fil des heures, son éreintement s’était amenuisé et tandis qu’elle sommeillait à présent, elle s’était mise à frissonner suite à la rencontre de rafales de vents plutôt glaciales. Par ailleurs, celles-ci semblaient transporter avec elles de fortes odeurs de décomposition organiques et végétales qui gênait légèrement la respiration d’Ezabelle.
Subitement, les évènements de la veille s’imposèrent dans l’esprit de la jeune humaine qui se réveilla alors en soubresaut. Le cœur d’Ezabelle s’était de nouveau emballé et tandis qu’elle posait l’une de ses mains sur le sol afin de se relever, elle remarquait avec surprise que celui-ci semblait être constitué d’un bois âpre et rugueux, qui avait été partiellement recouvert de pailles. Elle se demandait anxieusement où elle se trouvait puisqu’il lui apparaissait alors évident qu’elle n’était plus dans les sinueuses ruelles de la cité de l’Aurore. L’endroit où elle était à présent assise, était bien trop propre pour y appartenir aux vicieux passages de la métropole de l’Oryenna.
Tandis qu’Ezabelle prenait conscience de la provenance du vacarme qui l’avait dérangée durant son sommeil, celle-ci était de plus en plus tourmentée au sujet de sa localisation. Située en dessous d’elle, de grinçantes roues semblaient sillonner une terre relativement boueuse. Devant elle, le sol semblait être transpercé continuellement et maladroitement par les sabots de deux montures qui tentaient de cheminer tant bien que mal au travers du terrain détrempé à la même cadence que les antiques roues avançaient. Elle supposait alors qu’elle devait être dans une vieille caravane en mouvement, mais dont elle ignorait la direction et le propriétaire.